
Un atelier lors des 40 ans de la Fill © Normandie Livre & Lecture
Depuis 40 ans, la Fill (ex-FFCB*) accompagne les politiques du livre et de la lecture en régions, en appui à son réseau composé de structures régionales pour le livre (SRL), associations, institutions et collectivités. La journée anniversaire du 30 mars 2026 a réuni les équipes des structures membres et de nombreux partenaires. Elle a été placée sous le signe des coopérations et des solidarités, plébiscitées en cette période d’incertitudes politiques et budgétaires. Trois interventions ont été particulièrement marquantes.
La sénatrice Sylvie Robert a souligné ses sujets d’inquiétude pour la culture : la baisse significative des financements publics, le désengagement des élu·es, l’ingérence politique, l’insuffisance de l’éducation à l’esprit critique. Elle a invité l’interprofession du livre et de la lecture à « résister, combattre et proposer » pour préserver ses valeurs, l’accès de la culture au plus grand monde et l’indépendance. « Rien ne vaut l’échange entre les acteurs, la mise en commun d’un état des lieux et la définition d’objectifs partagés » pour faire de la pédagogie en direction des élu·es, en s’appuyant sur les espaces de coopération. Une voie est à trouver entre la nécessité d’alerter sur les financements et celle de continuer à proposer une offre culturelle. « Il faut solidairement s’organiser », de façon trans-sectorielle et aussi bien dans le public que dans le privé, « pour porter des intérêts communs liés à l’intérêt général ». « On est à un moment où l’on doit s’adapter, on doit avoir ce regard qui va peut-être nous faire faire des pas de côté et qui va peut-être à certains moments heurter, mais on n’a plus le choix. Au contraire, c’est un moment où l’on peut peut-être trouver de nouveaux modèles, sans renier celui de notre pays ».
Olivier Thuillas, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Nanterre, a lui aussi souligné l’importance de ne pas se laisser gagner par le corporatisme dans cette période de fragilisation, et de maintenir les espaces de coopération que constituent les SRL. Il a présenté quatre éléments qui bousculent la filière. Les deux premiers sont l’accentuation de la concentration éditoriale, portant le risque d’une perte de diversité, et le basculement idéologique illibéral qui va toucher dans les territoires les bibliothèques et les librairies. Face à cela, il faut réactiver un discours politique, y compris du côté des acteurs du service public, des SRL et de la Fill, pour défendre la bibliodiversité et la liberté de la politique documentaire. Le 3ᵉ élément témoignant des mutations à l’œuvre est la polarisation du secteur du livre : si on observe un poids de plus en plus important des bests-sellers, cette polarisation se fait aussi du côté des éditeurs indépendants pratiquant de petits tirages et des modes de commercialisation qui leur sont propres (sur les salons du livre, en direct et en librairie). Il y a une place privilégiée à prendre pour ces marchés de niche, qu’Olivier Thuillas associe à ce qu’il appelle l’écroulement de « l’empire du milieu », phénomène commun à l’ensemble des industries culturelles. Enfin, le financement de la création par les acteurs de l’intelligence artificielle constitue un enjeu majeur : il offrirait une compensation à l’entraînement de leurs modèles reposant sur le moissonnage des œuvres publiées. Des accords sont à trouver, comme l’a fait la presse.
Bernard Latarjet, président de l’Office national de diffusion artistique (ONDA) et auteur de plusieurs rapports sur la culture, a présenté huit voies d’action pour le renouvellement des politiques culturelles et des modèles. Ces voies d’action ambitionnent de répondre aux enjeux contemporains qui concernent le service public de la culture et la diffusion de la création artistique, dans les limites des contraintes financières et budgétaires :
- La généralisation effective de l’éducation artistique et culturelle (EAC), sur le budget du Pass Culture.
- Le passage de la démocratisation à la démocratie culturelle : de l’accès physique aux œuvres au fait d’être acteur et actrice de sa propre culture.
- L’exigence de la coopération, avec le conditionnement de certaines aides, en s’inspirant par exemple des groupements d’entreprises, des coopératives d’activité et d’emploi, des pôles territoriaux de coopération économique.
- La transformation des établissements institutionnels, dont les bibliothèques sont à l’avant-garde.
- Les projets culturels de territoires, associant des acteurs politiques, s’appuyant sur les structures locales et nécessitant peu de moyens financiers (dont les Contrats territoire lecture sont des exemples.)
- La convergence nature/culture (et avec elle : art/science, émotion/savoir, imagination/connaissance). Les commandes artistiques liées à des thèmes écologiques doivent se multiplier. Tous les établissement sont appelés à inclure dans leur programme les interrogations qui croisent écologie, culture et société. Des financements privés existent déjà pour ce type de projets.
- Une politique culturelle dans l’univers digital, associant une logique de création et une logique de diffusion.
- L’adaptation des modes de financement bancaire à la création et au développement des industries culturelles et créatives (ICC) indépendantes, et notamment des maisons d’édition et des librairies. Le modèle d’un fonds d’investissement a été élaboré et jugé valable par les acteurs.
Les échanges en ateliers (décrits dans le programme consultable ci-dessous, avec le nom des animateurs et animatrices) se sont nourris de ces interventions et ont dessiné des perspectives pour la prochaine feuille de route de la Fill qui donnera lieu à une séquence de travail prochainement au sein de la fédération.
*La Fédération française de coopération des bibliothèques (FFCB a été créée en 1985, elle est devenue la Fédération interrégionale du livre et de la lecture en mars 2006.)
>> Consulter le programme de la journée anniversaire